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cimetière des Rois

Le pont Neuf de Carouge rénové ayant été inauguré ce samedi 13 mai avec fanfare, fleurs et discours des deux maires des villes riveraines, j’ai donc enfin osé le franchir, sans crainte qu’il ne s’écroule, pour aller dans le quartier de Plainpalais… l’audace en valait la peine.

Dans le cimetière de Plainpalais, renommé à bon escient le cimetière des Rois, ne reposent que des célébrités : des politiques, des mécènes et surtout des artistes, et beaucoup d’écrivain-e-s et de poètes.

Pour fêter les 30 ans de ses Editions des Sables, Huguette Junod a eu l’idée d’organiser des lectures dans ce lieu original, à la fois pour honorer les sommités de la littérature et pour faire connaître les auteur-e-s qu’elle a édités. Ces tours de cimetière ont lieu les samedis 13, 20 et 27 mai de 16 h à 17 h 30. C’est Guillaume Chenevière à la belle voix sonore et à l’immense culture qui a choisi les extraits d’oeuvres et qui guide le public de tombe en tombe. Sous les grands arbres, les pieds dans l’herbe fleurie, j’ai suivi ce premier tour, ainsi qu’une quarantaine de personnes conquises. Moments de découvertes, d’émotion, de rêves avec les jeunes poètes (dont Stéphanie de Roguin), fugaces partages de sagesse devant les tombes de Jean Calvin ou de Denis de Rougemont, sourires en entendant l’ironie d’Alice Rivaz ou d’Emile Jacque-Dalcroze et francs éclats de rire devant le monument controversé de Grisélidis Réal, notoire prostituée et fine écrivaine. Patrice Mugny, ancien maire et également poète édité aux Sables, raconte comment il a pu imposer officiellement la tombe de la prostituée au cimetière des Rois, Guillaume Chenevière lit une lettre de Grisélidis à son ami Jean-Luc où elle se plaint d’aller « vendre son âme plutôt que son cul » à la TV, mais admet que de participer à une émission de variété est finalement plus lucratif et moins pénible qu’une dizaine de passes, Huguette Junod enchaîne avec un de ses poèmes, désopilant, entièrement au subjonctif passé « J’aurais souhaité que vous me distinguassiez, me désirassiez, m’enlassiez… que nous nous enivrassions et que nous nous transcendassions…» Un grand moment d’humour sur le mode du libertinage !

Et le tour se termine par une verrée dans la boutique « Au grand magasin », 59 boulevard Saint-Georges, dont la minuscule terrasse donne directement sur les arbres du cimetière.

A découvrir !

Samedi 20 mai : de nouveaux poètes : Philippe Constantin, Anne Martin, Valérie Morand, Liam, Pauline Desnuelles, et des hommages à Töpffer, Dostoïewski, Jean Marteau, Alice Rivaz, Jeanne Hersch, et à nouveau Calvin, Réal, Rivaz et d’autres célébrités.

Samedi 27 mai : la poétesse et éditrice Eliane Vernay, Benoist Magnat, le jeune Liam et parmi les écrivains décédés, Ernest Ansermet, Henri de Ziegler, Jorge Borges…
Et à chaque tour, Grisélidis Réal !

Pas le temps de courir, S. Roguin

Stéphanie de Roguin, dont le recueil de poésie «Pas le temps de courir» vient d’être publié, a gagné le prix poésie décerné par la société genevoise des écrivains.

Fabien Kuhn Stéphanie de Roguin est reporter de quartier à «Signé Genève» depuis quatre ans. On doit à sa plume alerte des articles aussi variés qu’une redécouverte du musée de Plainpalais ou une série de papiers sur l’économie sociale et solidaire dans le quartier. Depuis peu, elle a migré à La Plaine où elle poursuit son travail d’écriture. Au civil, elle a été enseignante de géographie au cycle d’orientation pour des enfants entre 12 et 15 ans. Une activité qu’elle ne pratique plus, trop occupée avec sa première passion: l’écriture. A sa grande surprise, en décembre 2016, Stéphanie a gagné le prestigieux prix littéraire de la Société genevoise des écrivains (SGE) décerné à un ouvrage de poésie. Rien que ça! «Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone de Bernard Lescaze, président de la SGE, qui m’informe de la date et du lieu de la remise des prix. Je jette un coup d’oeil à mon agenda et lui réponds que malheureusement je suis occupée ce soir-là. D’un ton enjoué, il me répond que j’aurai tout de même intérêt à venir puisque… j’avais gagné le premier prix du concours de poésie!» Une heureuse surprise pour cette jeune femme de 33 ans. Mais comment en est-elle arrivée là? Il faut d’abord dire que l’écriture relève pour Stéphanie de Roguin d’une véritable passion, une fièvre, un emportement. «Petite, déjà, je fabriquais des livres en papier et carton et j’écrivais des histoires dedans, pour les anniversaires. C’était un de mes passetemps favoris, un intérêt qui a toujours été vif chez moi, dit-elle.» Cet enthousiasme littéraire a donc débuté avec des petits carnets d’enfant. Il s’est poursuivi à l’âge adulte avec des ateliers d’écriture. «J’aime bien confronter mes écrits avec l’avis des autres», poursuit-elle. Stéphanie en a notamment suivi un, organisé par les activités culturelles de l’Université de Genève et animé par Isabelle Sbrissa. «On a fait des choses qui s’apparentent à de la poésie, mais j’y ai surtout compris que l’on pouvait écrire d’une manière non linéaire, pas forcément avec des phrases bien construites, du type: sujetverbe- complément et j’ai eu envie de creuser cela. Elle creuse, donc. Et petit à petit, avec le temps, la pratique et surtout une bonne dose d’imagination, les écrits sporadiques, jetés sur le papier, comme ci ou comme ça, commencent à s’accumuler. «J’ai chez moi un gros carton plein de feuilles volantes et de bouts de textes épars. Un beau jour, je me suis dit qu’il fallait quand même en faire quelque chose. Quelque chose de construit. Pourquoi pas un recueil de poèmes?» se dit-elle. Et donc, en été 2016, elle se met à l’ouvrage et récolte dans sa boîte des textes qu’elle met en bon ordre «pour avoir un fini qui me satisfasse, avec une cohérence, une évolution », dit-elle. Elle envoie le résultat à deux maisons d’édition: aucune réponse. Puis, il y a cette petite annonce parue dans Le Courrier: le Prix littéraire de la Société genevoise des écrivains décerné à un ouvrage de poésie. Elle envoie son recueil intitulé «Pas le temps de courir», sans trop y croire. Mais, ajoute-t-elle, «en 2014, j’avais déjà gagné la deuxième place d’un concours de webstory, une plate-forme Internet d’écriture interactive, et cela m’avait donné une certaine confiance, mais surtout l’assurance que je voulais continuer à écrire et surtout à montrer ce que j’écrivais». Avec le résultat que l’on connaît. Restait au final l’épineux problème de la publication: «Je ne suis pas sûre que ce soit plus facile d’être édité après avoir gagné un concours, dit-elle, mais finalement tout s’est bien passé.» Huguette Junod, une écrivaine suisse et directrice des Editions des Sables la contacte et lui propose de publier son recueil. «Après, tout est allé assez vite et le livre est paru à la mi-mars. J’ai pu participer à deux événements du printemps de la poésie. Et il y a le Salon du livre, un lieu que j’adore. J’y ai été, cette année, toute fébrile d’être de l’autre côté du miroir, pas comme spectatrice, mais comme actrice.» L’éditrice, qui a elle-même obtenu par deux fois le prix de la SGE, en 1986 puis en 2008, souligne sa grande sensibilité à la difficulté d’être publié: «En 1986, alors que j’avais gagné le prix pour «Ceci n’est pas un livre» j’ai éprouvé une grande difficulté à trouver un éditeur. Du coup, j’ai lancé ma propre maison d’édition. Désormais, lorsqu’il y a un prix, je vais à la remise et quand le texte me plaît, je contacte l’auteur. C’est ce que j’ai fait avec Stéphanie de Roguin. J’ai beaucoup aimé la modernité de ses textes et sa façon d’écrire. Il s’agit d’une poésie haletante, émanant d’une autre génération que la mienne: illusions, peurs, amours, désirs oubliés. Cette poésie me touche particulièrement.» Dorénavant, Stéphanie de Roguin aimerait bien se concentrer sur la poésie, «car, je me rends compte que c’est le genre littéraire qui me convient le mieux. J’aime bien ne pas me mettre des règles dans mon travail. Pas de contraintes. Je cherche des sonorités et des rythmes qui me plaisent, plein de fragments, tout en évitant une suite forcément logique », conclut-elle.

Stéphanie de Roguin, «Pas le temps de courir, Poèmes», 2017, Editions des Sables, 69 pages.

L’ouvrage est disponible dans les librairies MLC, Le Parnasse et Le Rameau d’or.

ARTICLE DE LA TRIBUNE DE GENÈVE SUR LA LECTURE PUBLIQUES AU CIMETIÈRE DES ROIS

Anniversaire Les Editions des Sables fêtent leurs 30 ans. Pour l’occasion, des lectures ont lieu au cimetière. Une démarche originale.

Guillaume CHENEVIERE
 
C’est fou le nombre d’écrivains, de métier ou non, qui reposent au cimetière des Rois. Jorge Luis Borges et Alice Rivaz, Georges Haldas et Grisélidis Réal, ou encore les philosophes Denis de Rougemont et Jeanne Hersch, les musiciens Ernest Ansermet et Emile Jaques-Dalcroze… Une bonne vingtaine ont leur tombe au panthéon genevois. Après une première mouture ce week-end, ils seront encore mis en lumière les deux prochains samedis à l’occasion de lectures publiques organisées par les Editions des Sables, qui fêtent leurs 30 ans. Guillaume Chenevière, directeur de la Télévision suisse romande de 1992 à 2001, auteur lui aussi, participe à l’événement. Eclairage.
 
Guillaume Chenevière, comment est née cette idée de lectures publiques au cimetière des Rois?
Elle ne vient pas de moi mais de la fondatrice des Editions des Sables, Huguette Junod. Elle souhaitait rendre un hommage aux écrivains – et notamment aux poètes – du cimetière, sur le thème «les morts parlent, les écrivains répondent».
 
Quel rôle jouez-vous?
Pour chacun des vingt et un écrivains enterrés ici, je fais une brève présentation, suivie de la lecture d’un passage de l’une de leurs oeuvres. Ensuite, des auteurs ayant publié aux Editions des Sables lisent à leur tour un extrait de leurs propres oeuvres ou un texte en rapport avec ces écrivains.
 
Vous avez dû vous plonger dans la lecture pour préparer cet événement…
En fait, j’avais lu des livres de chacun des écrivains enterrés aux Rois. Qui n’ont pas tous le même calibre, il faut le dire… Ça n’a donc pas été trop difficile de faire un choix. Par ailleurs, j’ai déjà fait des lectures publiques, notamment à la Comédie. Mais jamais dans un cimetière, là, c’est une première.
 
Vous lisez du Dostoïevski (dont la fille est enterrée aux Rois), du Musil, mais pas du Rousseau…
Eh non. Alors que Dostoïevski a détesté Genève et que Musil n’y a vécu que deux ans à peine avant sa mort, des écrivains genevois majeurs, énormes, ne sont pas enterrés là! Je pense à Rousseau bien sûr, mais aussi à Henri-Frédéric Amiel et Charles-Albert Cingria. En revanche, je lis un passage de l’oeuvre de Rodolphe Töpffer, dont la tombe a disparu.
 
Vous-même, vous avez écrit plusieurs ouvrages…
Oh, mais ce n’est pas de la littérature. Je ne me considère pas comme un écrivain, et encore moins comme un poète.
 
Xavier Lafargue